Roland Dorgelès : Quand j'étais montmartrois
Roland Dorgelès : "Quand j'étais montmartrois"
( Paris, Albin Michel, 1936, 320 pages )
"Ceux d'entre nous qui peignaient ne trouvaient, pour acheter leurs toiles, que des amateurs lésineurs ou bien des marchands en plein vent, qui leur offraient dix francs d'un paysage qu'on revendrait un jour vingt mille. Les écrivains devaient intriguer, jouer des coudes, pour parvenir à glisser un sonnet dans des revues insoupçonnées qu'eux seuls savaient découvrir chez quelque imprimeur famélique, et si, ayant besoin de manger, ils se risquaient dans la grande presse, on leur offrait deux sous la ligne pour rédiger des faits divers, ou bien on leur payait vingt francs un conte de deux colonnes, que le rédacteur en chef avait l'air de prendre avec des pincettes.
C'est un aveu qui me coûte, mais nos physionomies ne plaisaient guère aux gens en place. Ils nous trouvaient encombrants, insolents, arrivistes, ignorants, mal élevés, bref tout ce que les personnes d'un certain âge ont coutume de reprocher à leurs cadets. Pas un de nous, pas un seul, ne fut aidé par un aîné illustre -écrivain ou peintre arrivé- qui aurait pris le débutant par la main pour lui faciliter les premiers pas. Ce parrainage, sans doute, était passé de mode. Les hommes célèbres nous ignoraient résolument, et je crois que cela devait les distraire de nous voir nous débattre, rageurs et honteux, avec les marchands, les éditeurs, les directeurs, qui ne se lassaient pas de nous répondre "non" et multipliaient les embûches devant nous, comme si nous avions joué au jeu de l'oie."
( pages 14 & 15 )
"Aussi, serrés autour de notre longue table, à la terrasse de la rue des Saules, tout en buvant des consommations à quatre sous, passions-nous des soirées à nous mentir l'un à l'autre, faisant des certitudes avec nos désirs et de l'ironie avec nos chagrins.
De toute la bande, Filloux le boiteux était le plus amer. Venu à Paris pour terminer son Droit, il avait tout lâché pour la littérature. A part quelques sornettes qu'il écrivait pour vivre dans des journaux illustrés, on ne connaissait encore de lui qu'un titre. Celui d'un roman vécu qui bouleversait le siècle : Une Canaille chez les honnêtes gens."
( page 60 )
"Ce rouspéteur, tout le monde l'a reconnu ? C'est Courteline parbleu, c'est l'immortel La Brige, c'est le sieur Trielle de La paix chez soi, qui, las d'ajuster des mots qui se rebiffent dans un parfum d'encre à deux sous, a besoin de respirer l'air pur des brasseries.
( Paris, Albin Michel, 1936, 320 pages )
"Ceux d'entre nous qui peignaient ne trouvaient, pour acheter leurs toiles, que des amateurs lésineurs ou bien des marchands en plein vent, qui leur offraient dix francs d'un paysage qu'on revendrait un jour vingt mille. Les écrivains devaient intriguer, jouer des coudes, pour parvenir à glisser un sonnet dans des revues insoupçonnées qu'eux seuls savaient découvrir chez quelque imprimeur famélique, et si, ayant besoin de manger, ils se risquaient dans la grande presse, on leur offrait deux sous la ligne pour rédiger des faits divers, ou bien on leur payait vingt francs un conte de deux colonnes, que le rédacteur en chef avait l'air de prendre avec des pincettes.
C'est un aveu qui me coûte, mais nos physionomies ne plaisaient guère aux gens en place. Ils nous trouvaient encombrants, insolents, arrivistes, ignorants, mal élevés, bref tout ce que les personnes d'un certain âge ont coutume de reprocher à leurs cadets. Pas un de nous, pas un seul, ne fut aidé par un aîné illustre -écrivain ou peintre arrivé- qui aurait pris le débutant par la main pour lui faciliter les premiers pas. Ce parrainage, sans doute, était passé de mode. Les hommes célèbres nous ignoraient résolument, et je crois que cela devait les distraire de nous voir nous débattre, rageurs et honteux, avec les marchands, les éditeurs, les directeurs, qui ne se lassaient pas de nous répondre "non" et multipliaient les embûches devant nous, comme si nous avions joué au jeu de l'oie."
( pages 14 & 15 )
"Aussi, serrés autour de notre longue table, à la terrasse de la rue des Saules, tout en buvant des consommations à quatre sous, passions-nous des soirées à nous mentir l'un à l'autre, faisant des certitudes avec nos désirs et de l'ironie avec nos chagrins.
De toute la bande, Filloux le boiteux était le plus amer. Venu à Paris pour terminer son Droit, il avait tout lâché pour la littérature. A part quelques sornettes qu'il écrivait pour vivre dans des journaux illustrés, on ne connaissait encore de lui qu'un titre. Celui d'un roman vécu qui bouleversait le siècle : Une Canaille chez les honnêtes gens."
( page 60 )
"Ce rouspéteur, tout le monde l'a reconnu ? C'est Courteline parbleu, c'est l'immortel La Brige, c'est le sieur Trielle de La paix chez soi, qui, las d'ajuster des mots qui se rebiffent dans un parfum d'encre à deux sous, a besoin de respirer l'air pur des brasseries.

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